Entretien avec Jean Levet

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Il n’a certes plus vingt ans, mais cependant, quand Jean Levet me reçoit, je découvre un homme affable plein de vitalité, battant et enjoué, percutant et pointu sur le sujet qui nous intéresse. Il est vrai qu’il est du cercle restreint des érudits passionnés de l’histoire de notre ville. Le téléphone sonne souvent durant l’entretien; les quémandeurs de « tuyaux » sont légion cette année. Les réponses fusent, précises, argumentées, aimables. Il est incollable ! « Histoire de Limoges »en 1974, « Les Limougeauds et leurs saints patrons »en 1981, M. Jean Levet est toujours impliqué dans la quête historique et me fait découvrir le lien direct du peuple limousin avec saint Martial dans l’origine des Ostensions.
Quelle est, selon vous, l’origine du phénomène ostensionnaire?
Jean Levet :
Vaste question... mais l’origine de tout cela est la venue de Martial à Augustoritum, pour y porter la Bonne Nouvelle. Il décède avant 313 et l’édit de Constantin, on en a maintenant la certitude; son corps est provisoirement placé au pied d’un bâtiment de la ville, sans doute les bains publics. Suit une époque incertaine et le terrible passage des barbares. Le calme revenu, les restes du saint sont mis au tombeau, à sa place actuelle, hors de la ville d’alors, et des signes miraculeux s’y produisent. A partir de là, le peuple limousin va vers saint Martial et lui restera fidèle. Le lien se crée directement avec le saint, sans pression du clergé cantonné à la cité. Plus tard, un moine chroniqueur de l’abbaye, Adémar de Chabannes, ne fera qu’amplifier sa notoriété.
Ce lien original serait-il le reflet du caractère de nos ancêtres?
J.-L. : Le Limousin d’antan est un pays enfermé dans le relief, les forêts, les rivières; ravagé par les guerres, plus tard par les brigands, les Anglais. Longtemps, il a fallu ici se serrer les coudes, être solidaires; des hommes brimés, brisés, maintenus dans une région austère où survivre est le but. La famille limousine en sort plus fermée, mais sans doute plus solide qu’ailleurs. Il naît par cela un respect inconsidéré des jeunes générations pour les anciens. Les églises bondées à la Toussaint et aux Rameaux sont le reflet de ce sentiment. Martial, saint populaire, est l’ancêtre commun, le ciment, si ce n’est le fondement populaire de notre région. La légende créée par A. de Chabannes participe aussi à l’époque au rayonnement de la ville et du Limousin, qui compteraient peu sans l’aura de saint Martial.
Quelles sont vos impressions personnelles sur les Ostensions?
J.-L. : Je les aime en raison de leur rareté, tous les sept ans; et surtout parce qu’elles refont chaque fois l’unité des Limousins. Elles nous rassemblent pour célébrer ces chrétiens devenus saints, souvent des hommes de bonne naissance, originaires du pays d’oil, rejetant la vie facile, dévoyée de la cour des rois mérovingiens, pour trouver ici un pays authentique, des paysans pauvres, une vie rude et simple, une communauté à créer en harmonie avec leur Foi. Les Ostensions sont toutes différentes. Dans les cités et les campagnes, on visite les lieux supposés où les saints sont passés, vrais ou faux, peu importe. Au Dorat, on trouve des gens armés car la Marche était une contrée peu sûre; à Saint-Junien, on reconstitue la venue de personnalités; à Limoges, participent les paroisses ostensionnaires, etc. Si c’était en mon pouvoir, j’inviterais les paroisses de Bordeaux, d’Angoulême et d’ailleurs... et toutes les communes limousines.
Les Ostensions, c’est un rendez-vous avec les racines limousines ancestrales?
J.-L. :
Ces saints limousins vénérés, non canonisés pour la plupart, le peuple décide de leur sainteté, de celle de Martial, qui a transformé la vie par la Bonne Nouvelle, plus tard par ses miracles; les Limousins vénèrent tous saint Martial. A. de Chabannes n’a d’ailleurs aucune peine à faire admettre sa légende tant elle est en phase avec la croyance du temps. Bien après, à un moindre degré, sont honorés d’autres saints. Défricheurs, cultivateurs, prêcheurs, ils sortent du malheur une population abandonnée, restée hors de son époque par l’enclavement ou la peur. Le peuple reconnaissant rend hommage à ces saints fondateurs, porteurs de la Bonne Nouvelle et créateurs d’un renouveau dans la vie de leurs ancêtres.
Saint Martial, de ce fait, a-t-il été autrefois une source de discorde entre la population et le clergé?
J.-L. : Je réponds par l’exemple. Au XVIème siècle, par une année de grand froid, la population croit la récolte en danger. Parmi les tenants du pouvoir, évêque, abbé, vicomte, consuls, nul ne bouge. Le peuple frappe à la porte du monastère pour qu’on sorte saint Martial en procession, qu’on prie pour sauver les récoltes. Il prend le plus souvent l’initiative, saint Martial a sa confiance totale, il est des siens. Le XVIème siècle est plein de ces élans de Foi, et les moines sont bien obligés de suivre le mouvement.
Quel est le sens du drapeau hissé au sommet de l’église Saint-Michel?

J.-L. : Le drapeau est blanc en signe de trêve. Au Moyen Age, les routes peu sûres découragent les pèlerins. Aussi, dès que les consuls choisissent la date des Ostensions, l’abbé de Saint-Martial traite avec les brigands ou les Anglais, pour libérer l’accès à la ville. En fait, il paie la sécurité des pèlerins venant honorer saint Martial, et dont le séjour rapporte gros au commerce local. Les Ostensions, bien comprises, sont une démarche spirituelle certes, mais de bonnes affaires pour la ville.
Comment ou pourquoi y a-t-il eu rupture et reprise des Ostensions à Limoges?
J.-L. : Sous prétexte de dérives dangereuses accompagnant la liesse populaire, pétards, usage des armes à feu, les Ostensions sont interdites hors des églises à partir de 1876. Cette réaction reflète une situation politique anticléricale qui culminera en 1905 à la séparation des Églises et de l’État. La bonne entente entre Mgr Rastouil et le maire L. Betoulle permet les « Ostensions de la paix » en 1939 et les « petites Ostensions » de 1953, avant leur rétablissement en 1960. Supprimées à Limoges, les Ostensions se sont poursuivies ailleurs. En 1946, Mgr Rastouil fait participer les reliques de saint Martial aux Ostensions du « grand retour » des paroisses hors la ville. Comment concevez-vous la démarche du chrétien dans ces Ostensions?
J.-L. : L’Ostension est un mouvement du chrétien vers l’église, qui l’amène à se confesser, à communier, à visiter le saint... Autrefois, à Saint-Michel, à l’ouverture des grilles du placard des reliques de saint Martial, les mamans se précipitaient pour y frotter le postérieur nu des petits. On trouve des récits où la foule se précipite pour toucher les reliques. L’homme a toujours aimé toucher, comme à la grotte de Lourdes, et
faire Ostension c’est être actif, pas spectateur sur le trottoir.

Article extraits du numéro spécial d’Avril 2002 n°115 publié par «Saint- Martial Limoges-Centre»

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